30 septembre 2006:
Vendredi matin. L'enfant était devant son ordinateur, quand son meilleur ami, et frère, lui annonça qu'une soirée allait se produire ce soir-même. Etaient conviés à la base plusieurs amies et cet enfant. Son frère ne pouvait s'y joindre, car il travaillait. L'enfant était donc le seul garçon prévu à cette soirée, où se profilaient diverses conversations autour de sujets très intéressants tels que les mecs et leurs conneries, le sexe, les voyages.. Bref, très belle soirée en perspective pour ce jeune garçon à l'écart du monde et cherchant le plus possible à se faire oublier des gens qu'il aime.
Toute cette journée du vendredi, il se tourmentait. Devait-il y aller ou non ? S'il s'écoutait, ne pensant pas aux autres et à leurs réactions, il devait rester chez lui, et ne pas y penser. Mais il était trop bon pour cela. Trop gentil pour jouer l'égoïste. D'autant plus que les autres appréciaient ce garçon, cet enfant ; d'autant plus qu'il était un bon ami et qu'ils allaient faire des dizaines de kilomètres pour le voir lui-aussi à cette soirée.
Deux heures plus tard, un d'eux parla au jeune enfant via internet et lui demanda s'il était toujours OK pour la soirée. Ce dernier tremblait, ne sachant pas quoi dire pour annoncer qu'il préférait rester au chaud sous la couette, et ne sachant encore moins comment lui dire que s'il ne voulait pas venir, c'était en partie à cause d'eux. Après tout ils n'avaient pas à subir son tourment, ils n'avaient rien fait pour. Ils vivaient seulement. Alors il décida de faire l'autruche. "Je ne sais pas. J'ai pas envie de bouger". Sa réponse était froide. L'autre n'apprécia pas, quitta la conversation, fâché. Et l'enfant le savait. Lui qui ne voulait faire de mal à personne, une fois de plus il en faisait. C'en était trop pour lui. Trop à supporter. Trop de tourments, trop d'épreuves qu'il subissait déjà tous les jours. Il se leva, alla dans la salle de bains, ouvrit le placard de médicaments, prit la boite d'antidépresseurs et en avala une dose. Toujours tremblant, maintenant vacillant, il s'efforça de retourner jusqu'à la pièce principale de son appartement, s'affala sur le canapé, se mit une couverture autour de lui et attendit, devant la télévision. Il attendait que son esprit lâche. Il attendait de se laisser aller, de pouvoir s'endormir.
Vingt-deux heures et quarante-cinq minutes, son ami, son frère, rentra de travail. Voyant l'enfant dans le canapé, tremblant, fiévreux, il s'inquiéta. Pourquoi était-il dans cet état ? Pourquoi ne répondait-il pas aux questions ? Et pourquoi donc était-il ici, alors qu'il était supposé être à quelque centaine de mètres plus loin, à faire la fête ? Il savait que l'enfant n'allait pas bien, qu'il déprimait plus ou moins ces temps-ci, et il savait aussi qu'ils y étaient tous pour quelque chose dans tout ça. Mais de là à le mettre dans cet état ? C'était bizarre. Le voyant tout pâle, il prépara un café au jeune enfant, commença à lui parler, à essayer de le motiver d'aller, avec lui, à la soirée. Cette soirée se déroulait dans un pub, qui faisait office de billard et bowling. Cette soirée ne pourrait que lui changer les idées, se disait-il. Il fallait l'amener là-bas. C'est ce qu'il réussit à faire, au bout de plusieurs dizaines de minutes de négociation.
Minuit. L'enfant et son frère entraient dans le pub. Croyant retrouver quatre amis, la surprise les gagna en voyant en réalité une quinzaine de personnes. Les amis avaient appelé d'autres amis, qui eux-même en avaient appelé d'autres. C'était quelque chose que l'enfant détestait par dessus tout, être au milieu de gens, de trop de gens. Au fur et à mesure son esprit dansait, ses yeux oscillaient, ses nerfs lui jouaient des tours, son visage était pâle et transpirait. Il se sentait mal. Toute la soirée il devait se battre contre lui-même, contre son esprit, pour ne pas croiser le regard des autres. C'était difficile, surtout qu'il ne contrôlait presque plus ses mouvements. Ses bras bougeaient sans le vouloir. Il se sentait partir. Il avait choisi volontairement le siège le plus proche des toilettes, pour y accéder le plus facilement possible. C'est ce qu'il fit deux à trois fois durant cette soirée en Enfer. Les toilettes, ces endroits clos et humides, étaient le seul endroit où il pouvait se laisser aller, où il n'essaierait plus de péniblement contrôler ses mouvements. Ce n'étaient pas des convulsions, mais y ressemblaient. Il se força à vomir pour extraire la clomipramine de son estomac. La descente serait dure et longue, mais il ne voulait pas faire endurer à tous le visage de drogué qu'il avait ce soir-là. En retournant à son siège il demanda avec effort à son ami de le raccompagner à la maison. Il accepta, et sans dire au revoir, ils partirent. En arrivant chez eux, l'enfant s'écroula sur le canapé, toujours tremblant et fiévreux, et réussit à s'endormir.
Samedi matin. Le soleil brutal brûla les yeux de l'enfant et le réveilla. Ce dernier était pas au top de sa forme. Il ne se souvint d'abord pas de la veille, puis tout remonta peu à peu à la surface. Les images étaient violentes, saccadées, glauques. Il était devenu ce qu'il redoutait le plus : son propre passé. Les lendemains de soirées arrosées aux pilules, il s'en souvenait. Et il avait peur de qu'il avait été plus jeune. De ce qu'il était ce matin. Il prit une douche succincte, attrapa ses vêtements, et sans adresser un seul mot à son frère, sortit et prit sa voiture.
Il commença à rouler, ne sachant pas trop où aller. Devait-il s'arrêter en pleine campagne ? En ville ? Et, une fois là-bas comment s'y prendrait-il ? Il n'avait en fait jamais réfléchi à cela. Dans les films c'est toujours plus facile. John prend un marteau frappe violemment sa tempe. Jimmy se jette du haut d'une falaise dans le Colorado. Dylan s'asperge d'essence et se laisse rôtir sur les cuirs brûlants de sa Ford Mustang. Mais en vrai, ici, comment devait-il s'y prendre ? Sur la route, son regard se tourna sur sa droite. Un train allait à vive allure, et le doublait, au loin. L'enfant prit la première sortie vers la droite, et se dirigea vers la gare la plus proche. Il arrêta le moteur, vint auprès d'un vendeur de garde de la SNCF, pour lui demander quand passerait le premier train vers Orléans. "Treize heures vingt-huit, en comptant le retard", lui répondit-il. Ça y est. Il avait un horaire. Dans vingt-huit minutes, il allait enfin connaître ce qu'il avait toujours voulu savoir depuis qu'il avait cinq ans. Mais vingt-huit minutes, c'est très long, quand on attend. Vingt-huit minutes, ça laisse le temps de réfléchir sur pas mal de choses. Et ça laisse le temps à la phobie de s'installer ; ça lui laisse le temps de prendre confortablement son trône, et d'y régner en maîtresse sur son esprit. Saloperie de Thanatophobie. Treize heures et trente minutes, le train démarra de la gare, l'enfant qui l'attendait deux cents mètres plus loin le regarda passer devant lui. Ce n'était pas encore son jour. Il avait encore trop peur.
Il reprit sa voiture, alla déjeuner chez son père, qu'il avait osé oublier pendant ces instants. Ils mangèrent une pizza, puis l'enfant rentra chez lui, et se mit à écrire.